Labeled Projects and Partnerships
Art & Design Research Laboratory at Ensad, Paris
École nationale supérieure des Arts Décoratifs

Texel

sabliers

Le temps a remplacé la distance comme étalon des déplacements. Il est minuté avec une précision extrême, en particulier dans les gares, et souvent vécu comme un « temps mort », plutôt que plein et apprécié de manière subjective. Le Forum Vies Mobiles, institut de recherche sur la mobilité, et EnsadLab, le laboratoire de recherche de l’Ensad (École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris), installent en gare d’Ermont-Eaubonne (Val d’Oise) une œuvre d’art interpellant les voyageurs sur leur perception du temps. L’œuvre de Lyes Hammadouche et Ianis Lallemand, Texel, est composée de sabliers qui réagissent aux mouvements des voyageurs. Dans une des gares franciliennes les plus fréquentées, elle vise à refaire de la gare un lieu d’activités humaines, d’expériences et d’affects, quand la tendance à l’optimisation et à la fluidification des échanges tendrait à en faire un simple nœud de connexion entre différents réseaux de transports.

À rebours de la tendance à l’accélération des rythmes de vie, Texel propose aux voyageurs de sortir de leur bulle et de leurs automatismes, de suspendre le temps de leurs trajets quotidiens, pour vivre une expérience sensible transformant la manière dont ils appréhendent leur temps de déplacement.

Le concept de « profondeur de temps » est emprunté à Paul Virilio, notamment dans L’espace critique (1984). Il est mobilisé par les artistes d’EnsadLab comme moyen de révéler la multiplicité et la variabilité des temporalités individuelles et collectives à l’œuvre dans un lieu à fortes contraintes temporelles comme les gares.

La rencontre des voyageurs avec cette œuvre faisant appel à leur participation et à leur engagement sera évaluée par une équipe de recherche en sciences humaines et sociales. Les résultats de l’enquête enrichiront l’un des principaux axes de recherche du Forum Vies Mobiles, qui vise à comprendre les expériences de déplacement des voyageurs et leurs imaginaires des espaces de mobilité.

Si l’expérimentation est concluante, la pérennisation de l’installation en gare d’Ermont-Eaubonne pourra être envisagée, voire son déploiement dans d’autres gares et lieux de mobilité.

DU CONCEPT À LA ‘MECANIQUE’ ARTISTIQUE

Un concentré d’art et de technologies
Texel désigne des sabliers interactifs, chacun étant composé d’un sablier en verre maintenu à un cadre en Plexiglas par deux bras métalliques, sur une hauteur d’environ quarante centimètres.

Ces sabliers réagissent aux déplacements des voyageurs : sous l’action d’un moteur fixé à l’extérieur du cadre, ils peuvent pivoter d’avant en arrière, autour d’un axe de rotation situé au plan médian. Par défaut, les sabliers sont maintenus en position horizontale, empêchant l’écoulement du sable.

Magie de l’interaction…

Lorsqu’un voyageur s’approche suffisamment près d’un sablier, celui-ci opère un léger mouvement de rotation, pivotant de quelques degrés en avant ou en arrière. Dans les premiers temps de l’approche du voyageur, ces oscillations, plutôt rapides, agissent comme une invitation à se rapprocher davantage. Le sable s’écoule lentement, à l’image de l’intensité encore assez faible de l’interaction du spectateur avec le dispositif. Si le voyageur s’éloigne du module, le sablier retourne à sa position horizontale, stoppant le mouvement du sable. Mais si, intrigué, il s’avance vers l’installation, le sablier poursuit sa rotation, s’inclinant d’autant plus que le spectateur s’approche de lui. À chacune de ces inclinaisons correspond une vitesse d’écoulement du sable, représentant le passage du temps à un rythme plus ou moins rapides.
Ce dispositif alliant automatisme, mécanique et capteurs, repose sur une allégorie : l’écoulement du sable représente le passage du temps. Les modifications du rythme d’écoulement du sable, visibles par le spectateur, renvoient à la capacité du dispositif à occuper le temps. En reculant ou en se rapprochant de l’installation, le spectateur altère l’écoulement du sable. Le sable écoulé dans le sablier enregistre le temps investi dans l’interaction, mais de façon approximative, renvoyant à la perception subjective du temps.

L’ART INTERACTIF AU SERVICE DE LA MOBILITE
Associer les approches scientifique et artistique,
une démarche du Forum Vies Mobiles

Le croisement entre démarches scientifique et artistique donne lieu, depuis quelques années, à un nombre croissant de réflexions et de réalisations. Ces investigations se situent essentiellement dans le champ des mathématiques, de la physique ou de la biologie, même si on compte quelques mobilisations de l’art pour sonder des phénomènes urbains aux côtés des méthodes plus classiques de la géographie ou de la sociologie.

Le Forum Vies Mobiles, institut de recherche et d’échanges sur la mobilité, cherche à développer cette dynamique dans le champ des sciences humaines et sociales. Ainsi, il mobilise l’art selon une double logique :

– l’art comme dispositif d’investigation, de recherche. Le Forum confie des recherches à des artistes et à des équipes mixtes associant artistes et chercheurs. En effet, les artistes s’autorisent à aborder des thématiques larges, voire existentielles, ce qui est moins le cas des chercheurs ou des praticiens des transports et de l’urbanisme. Ils déploient d’autres méthodes de captation de la réalité que celles de la recherche scientifique, telle la photographie.

– l’art comme moyen de donner à voir des résultats scientifiques, d’en faire ressentir les enjeux. Les œuvres d’art peuvent aider à formuler et à partager des résultats scientifiques, en tant que véhicules sensibles qui donnent à voir et donnent du sens. Il permet l’appréhension des sujets de façon plus immédiate que le discours scientifique, souvent difficilement accessible à un public élargi au-delà du champ académique.

« Associer les sciences humaines et l’art pris sous toutes ses formes — de la bande dessinée au cinéma en passant par les arts plastiques — est un véritable parti-pris. Le projet du Forum Vies Mobiles est de préparer une transition mobilitaire. L’art a un rôle essentiel à jouer dans la mobilisation du grand public sur cette question. L’expérience sensible proposée par l’art peut susciter des réflexions et des points de vue, au-delà du cercle restreint des initiés. »
Sylvie Landriève, co-directrice du Forum Vies Mobiles

Le projet Texel relève de ces deux démarches.

« En agissant sur la temporalité des mouvements des voyageurs, l’œuvre invite ceux-ci à redéfinir leur perception du temps de déplacement, le sens et la valeur qu’ils lui donnent. Du fait de sa dimension interactive, le sens de l’œuvre ne peut être appréhendé par les voyageurs que s’ils s’engagent dans une relation avec elle. Ainsi, Texel propose une représentation de la réalité mouvante et variable selon les individus et leurs choix face à l’œuvre. Il s’inscrit dans une réflexion sur la qualité de nos modes de vies mobiles et la manière dont ils sont vécus. »
Christophe Gay, co-directeur du Forum Vies Mobiles

Le dispositif va également être une source de connaissances scientifiques. Trois chercheuses en sciences sociales vont analyser l’impact de l’installation sur les mouvements et perceptions des voyageurs de la gare.

« Dans beaucoup d’œuvres interactives, le public se voit attribuer un rôle capital : tout est agencé pour lui offrir des prises, lui permettre d’associer l’action à la contemplation et en faire, comme le musicien amateur, l’artisan de sa propre jouissance esthétique. Le statut du visible se trouve finalement altéré, l’œuvre délaissant le mode objectal et constatif pour celui du dispositif et du processus. Ce qui fait œuvre est la situation créée. »
Samuel Bianchini, artiste, enseignant-chercheur responsable du groupe de recherche Reflective Interaction à EnsadLab

Dans Texel, la sensibilité se trouve du côté des sabliers et pas seulement du public : ils sont appareillés pour percevoir, à leur manière, le monde qui les entoure. Le geste donne des “indications” à la machine et celle-ci s’en saisit. En retour, le dispositif réagit, produisant une relation de cause à effet pouvant être signifiante et provoquer la construction d’une relation : le développement de l’interactivité. Les accords et désaccords, entre le dispositif et le geste stimulent le rapport, celui-ci pouvant alors prendre sens, dans l’action et la situation. La relation de cause à effet est alors dialogique : le dispositif peut aussi “causer le geste”.

C’est la réflexivité que nous cherchons d’abord à conjuguer avec ces situations d’expériences esthétiques, dont les objectifs ne sont pas définis au préalable et dont les résolutions appartiennent au public.

L’INSTALLATION EN GARE D’ERMONT-EAUBONNE
Ermont-Eaubonne, une gare laboratoire

La gare d’Ermont-Eaubonne est l’une des gares les plus fréquentées d’Ile-de-France. Située en moyenne couronne parisienne, c’est un lieu de passage quotidien pour quelques dizaines de milliers de voyageurs.
Elle a été désignée « gare laboratoire » par Transilien. Cette démarche vise à accompagner et amplifier les transformations actuelles des principales gares franciliennes en « pôles multimodaux ». De nouvelles formes d’accueil en gare, des services aux voyageurs et des liens plus forts entre la ville et la gare sont expérimentés.
Le Forum Vies Mobiles a choisi d’inscrire Texel dans cette dynamique. Les installations prennent place parmi d’autres objets, mobiliers urbains et dispositifs graphiques liés à la temporalité (horloges, écrans d’information voyageurs), dans cet espace qu’est la gare.

LA GARE D’ERMONT-EAUBONNE EN QUELQUES CHIFFRES
• 3 lignes ferroviaires : le RER C, et les lignes Transilien L et J.
• 35 000 voyageurs par jour

Déclinaisons de l’œuvre pour deux emplacements

Texel se décline en deux formats, correspondant à deux lieux et autant de façons différentes « d’être en gare » : attendre et circuler.
Le choix des deux emplacements tient compte à la fois des impératifs du lieu (flux des voyageurs), de la protection de l’œuvre et de l’agencement mobilier déjà présent. Les sabliers sont mis en scène dans des vitrines posées sur des structures en bois.
Le lieu de passage

Le premier emplacement est situé au rez-de-chaussée, dans le couloir principal de la gare. Cet espace de flux est un des espaces les plus fréquentés de la gare, passage obligé pour sortir de la gare depuis les lignes C et H, mais aussi pour aller d’un quai à un autre. Durant l’hiver, il est également un lieu d’attente pour certains usagers.

L’œuvre est ici composée de 8 sabliers disposés en ligne. Le parti pris artistique est de faire écho au flux des voyageurs : l’action coordonnée des sabliers crée l’image d’une onde, évoquant le déplacement.

Le lieu d’attente

Le deuxième emplacement est situé en mezzanine, entre les portes d’accès aux voies de la ligne J. Dans cet espace d’attente, davantage que de passage, l’œuvre est composée d’un seul sablier. Sa vocation est d’inviter les voyageurs à un engagement individualisé.

DE L’EXPERIMENTATION A L’ANALYSE

L’expérimentation publique de Texel en gare fera l’objet d’une enquête en sciences sociales.
• Comment les usagers de la gare d’Ermont-Eaubonne interagissent-ils avec l’œuvre ?
• Quel est l’impact du dispositif sur le rapport des voyageurs au temps et à l’espace de la gare ?
• S’agit-il d’une réelle rencontre avec une œuvre d’art ?

Pour répondre à ces questions situées au cœur du projet, le Forum Vies Mobiles et EnsadLab associent les compétences de trois chercheuses :
Francesca Cozzolino, anthropologue, spécialisée dans le suivi des projets de création en art et en design pour l’espace urbain et dans l’ethnographie des pratiques artistiques ;
Anne Bationo-Tillon, ergonome spécialisée dans l’analyse de l’activité muséale des visiteurs ;
Clara Lamireau-Meyer, ethnologue, spécialisée dans l’ethnographie de la ville et dans l’étude de dispositifs technologiques.

L’analyse s’appuiera sur des entretiens, des comptages et une observation fine des comportements des voyageurs tout au long de l’expérimentation (rythmes de marche, manifestations de désorientation, jeux des voyageurs en interaction avec les sabliers, mouvements du dispositif, attitudes d’observation…). Les effets de l’expérimentation sur le rapport des voyageurs à leur temps de déplacement et à l’espace de la gare seront analysés.
Il s’agira de replacer cette étude dans le contexte de la gare, qui est relativement éloigné des situations muséales plus classiques, pour comprendre de quelle manière les voyageurs entrent en interaction avec l’œuvre et ce que cette interaction provoque.

PROFONDEUR DE TEMPS

Du 16 novembre au 16 décembre 2015
Vernissage le 17 novembre à 9h30
Gare d’Ermont-Eaubonne (Val d’Oise)
Une installation artistique en gare invite les voyageurs à suspendre le temps
Texel, une installation expérimentale produite par le Forum Vies Mobiles et conçue par Lyes Hammadouche et Ianis Lallemand dans le cadre d’EnsadLab, laboratoire de recherche de l’École nationale des Arts Décoratifs de Paris. Développement informatique du système interactif : Colin Bouvry (EnsadLab). Développement informatique de la motorisation: Didier Bouchon (EnsadLab).